Etre né ici pour pouvoir y vivre

Publié le par L'Eunuque

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Le jour était bien levé lorsque le haillon arrière de l’Antonov se referma sous les injures du mercenaire Russe.

— On a été trop bon. Je n’aurais pas dû le soigner, regretta Natacha.

— Si c’est ton serment d’Hippocrate qui t’y oblige… commença Le Chacal, confortablement installé dans la cabine du camion 4x4.

— Serment d’hypocrite plutôt, je n’ai jamais fait médecine.

— La salope, je m’en doutais, vociféra le blessé, je m’en doutais que tu étais une escroc. T’as dû me refiler une infection nosocomiale, ou une hépatite, ou…

Elle lui montra une autre seringue.

— J’ai de quoi te faire dormir pendant des jours si tu m’emmerdes.

— Oui, toi piquer lui, approuva Blue Star.

Au dehors, les Touareg avaient fini de tous charger sur les chameaux. Berth et Moussa se saluaient.

— Vous auriez pu utiliser les 4x4, rappela le Français.

— Cela nous aurait obligés à prendre des routes plus dangereuses et surtout de se montrer à des endroits pour faire le plein d’essence. Faites attention à vous. Je sais que tu connais bien les lieux mais là-haut, sur les plateaux c’est une véritable jungle. Tous les campements ont déserté, alors si vous rencontré quelqu’un c’est soit un fou soit un mauvais type.

Berth eut droit à une accolade moins viril que lors de son arrivée et Moussa, une fois sur son chameau, rejoignit la caravane qui s’était mise en route. Le Français attendit qu’il furent assez loin pour mettre lui même le feu aux 4x4 Russes. Il monta à côté de Bachir.

Le camion avança, laissant derrière lui un feu crépitant et une fumée noire qu’on pouvait voir à des kilomètres.

— Il ne t’a pas demandé si je pouvais rester, questionna Natacha ?

— Il a dû penser que tu n’accepterais pas.

— Et d’après toi, j’aurais dû lui proposer ?

— Je n’ai pas d’avis sur la question.

— A quoi peut bien leur servir les deux dispensaires mobiles que tu leurs as rapportés ?

— A soigner des gens, gourdasse ! se moqua Le Chacal.

— Et s’ils n’ont pas de médecin ?

— De toute façon t’es pas médecin toi non plus, il me semble ? insista Le Chacal.

— Ils ont sans doute prévu la chose, répondit Berth. Puis, ce n’est pas mon problème.

— C’est quoi ton problème au juste ?

Il s’enfonça dans son fauteuil.

— Pour l’instant, dormir un peu. La première partie du trajet n’est pas trop chaotique, alors je vous conseil dans faire autant. Sauf toi, Bachir, cela va de soi.

 

 

***

 

 

— Pourquoi on n’ouvre pas ces fenêtres ? On crève dans cette cabine, se plaignit Le Chacal.

— Ce que veut surtout dire Le Chacal, à moins que cette odeur pestilentielle ne lui rappelle la sienne, c’est que ce gros porc de Blue Star pue le Bouc.

Blues Star ne dormait pas mais était étalé de tout son long sur la dernière banquette de cette cabine avancée du camion.

— Moi vouloir prendre douche dans Antonov, mais pas pouvoir entrer dans petite cabine. Pas possible.

— Et pourquoi il ne voyage pas à l’arrière avec la marchandise ?

— C’est plein, précisa Bachir. Et pour répondre à la première question, nous avons un vent arrière qui nous fait bouffer notre propre poussière. D’ailleurs, il y a beaucoup de vent, ce qui fait que nous sommes repérable de loin et peut-être avons nous déjà été repéré.

Depuis plus d’une heure, ils roulaient sur une piste difficile, qui ne permettait qu’une vitesse lente. Des champs de caillasses à perte de vue, sur une surface plane dont la chaleur de ce moment dur de la journée, faisait apparaître sur l’horizon des mirages vibrants. Berth désigna à Bachir un rassemblement d’arbres épineux.

— On va faire une pause là-bas.

— C’est peut-être pas trop l’endroit ni le moment.

— Nous aurons besoin de toute notre lucidité, une fois dépassé la piste de Timia. Et toi, tu dois te reposer

Le Camion roula jusqu’aux arbres et se mit à l’ombre du plus grand. Tous descendirent comme un seul homme. L’ombre était appréciable et le silence plus encore lorsque le moteur fut coupé. Ce vent, qu’ils avaient maudit pour sa position arrière, ils le bénissaient car il leur apportait de l’air. Berth avait besoin de mieux respirer et le plastron qui enserrait la poitrine l’en empêchait. Il ne garda que les bandes. Natacha soupira en secouant négativement la tête, mais ne fit aucune réflexion.

Berth scruta l’horizon avec des jumelles immenses. Pour ne pas avoir une vision qui tremble, elles étaient fixées sur un pied. La piste de Timia se terminait à moins d’un kilomètre et il savait ce qu’on trouvait au-delà. Des groupes de coupeurs de route, isolés, se délimitant des territoires indéfinis, ce qui fait que la plupart du temps ces bandes se battent entre elles car elles n’ont pas souvent de passage. Le camion représenterait une proie prestigieuse et Berth considère cela comme un avantage. Ces bandits n’ont pas l’habitude du prestige. Et celui-ci, n’a aucune docilité.

L’Ukrainien vint se poser à côté du Français. Il regardait lui aussi l’horizon tout en dégustant une ration de survie.

— Pays bizarre, non ? Vivre ici, incroyable. Etre né ici pour vivre ici. Pas le choix, c’est sûr. Tu sais moi j’ai fait guerre aussi. Et oui. Tout ça loin, mais encore trop près. Le souvenir est malédiction.

La méditation de Blues Star fut interrompue par une vocifération de Natacha. Elle se dirigeait avec un bidon plusieurs litres d’eau.

— J’ai besoin d’un peu d’intimité, alors le premier qui cherche à voir mon cul, je lui caillasse la tronche.

— J’y crois pas, dit Le Chacal. En dehors du fait que tu ais une paire de nichons, j’ai toujours émis le doute que tu puisses être une gonzesse. Mais, il ressort parfois de cette disgrâce, une féminité qui ne s’exprime qu’à des moments les plus inattendus. Vouloir se laver les miches, au milieu de nul part, fait partie de ces illogismes.

Natacha était désormais derrière un bosquet épais.

— J’ai mes règles ducon et être ailleurs ou au milieu de nul part ça ne les arrête pas. Saigner ne t’est pas uniquement réservé.

On commençait à entendre l’eau couler. Le Chacal n’eut rien à redire, de même qu’il n’avait plus faim. Cela ne faisait pas cinq minutes qu’elle sifflotait en se rinçant qu’elle appela :

— Nom de dieu, Berth, vient vite !

Puis de rajouter :

— Mais pas les autres, sinon, je caillasse.

Berth, trouva Natacha nue, accroupie près du corps d’une gamine.

— Je ne l’avais pas vu. Elle est vivante, mais inconsciente.

 

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