Ukrainien pas Russe

Publié le par L'Eunuque

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Youssef reprit son arme et se détacha. Il montra encore son boitier afin de rappeler qui était le chef ici. Il se rua vers Blue Star.

— Holà, faut pas roupiller. Pas pilote automatique, le Russkof, on reprend les manettes et on va où…

Il ne put finir sa phrase car Blue Star lui décrocha un uppercut, un magnifique coup de massue en pleine mâchoire qui lui fit craquer les cervicales. Celui-ci partit en arrière, lâchant arme et boitier, avant d’être assurément KO.

— Pas pédé Russe, protesta Blue Star, et moi dormir. Un peu.

C’est ce qu’il fit.

Bachir se précipita pour récupérer ce que Youssef avait perdu. Plutôt que le lyncher, à lui tout seul, il lui cracha dessus.

— C’est bon, Bachir, protesta Berth, il a son compte. Attache-le à un siège et on verra ce qu’on fera de lui plus tard.

— On balance cette ordure, le grand saut, voilà ce qu’il faut faire.

— Arrête de dire des conneries, fait ce que je t’ai dit. Puis, réveille Le Chacal, on va avoir besoin des codes et des coordonnées.

Il se tourna vers Natacha.

— Comment tu te sens ?

— Ça va. J’ai eu de la chance. Cet enfoiré m’a raté, mais il s’en ait fallu de peu. Tu sais, je trouve l’idée de Bachir pas si conne que ça.

Son sourire trahissait le sérieux de sa dernière réflexion.

Maintenant, Berth avait mal. S’il avait paru stoïque pendant les manœuvres, cela n’avait pas été le cas. Il était aussi tendu qu’un câble de pont suspendu. Alors, forcément, son épaule déboitée, son bras écorché et sa côte fêlée n’avaient pas apprécié. Il en avait vu d’autre, c’est certain. Cependant, autant à la fois pour une « mission » aussi basique, cela faisait longtemps que ça ne lui était pas arrivé. Pourtant, il se sentait aussi habile, les impacts n’étaient plus virulents. Il passait encore facilement d’un endroit A à un autre B avec souplesse. Seulement, il percevait depuis quelques temps que les réceptions s’alourdissaient, que si les frappes restaient précises, les coups étaient moins définitifs, moins immédiat et qu’il devait s’y reprendre. Les combats étaient plus longs et plus nombreux. Les ennemis plus et mieux armés, même s’ils ne se servaient pas mieux de leur armes.

La question de l’âge se présentait inévitablement. Il l’ajoutait à ses analyses. Son corps lui envoyait des alertes dont il ne tenait pas compte mais qu’il payait ensuite. Il avait passé la cinquantaine, un demi siècle de vie mais pas d’histoire car il considérait que son histoire, celle qui avait fait ce qu’il était, avait commencé le jour où il avait pris la route. Il devait avoir 16 ans. Puis, il y en avait eu des routes, des longues, escarpées, des simples et des plus ou moins simples, mais toujours les plus directes possibles.

La douleur battait dans son épaule. Il avait mis son siège en position couchette et déjà « la viande », comme il appelait son enveloppe charnelle, se décontractait et l’apaisait. Tout à l’heure, il n’avait pas craint pour lui, mais pour les collègues qu’ils avaient à nouveau entrainer avec lui. Ça aussi, c’était nouveau. Avant, il ne se sentait que responsable momentanément des uns et des autres. Aujourd’hui, un début d’appréhension s’ajoutait aux multiples pensées qui balayaient son esprit. Ce n’était pas la peur. Car très tôt, au tout début de son périple qui l’avait mené sur des milliers de chemins de par le monde, il avait compris que la peur ne servait jamais la cause, qu’elle ne vous protégeait pas des coups car ceux-ci faisaient toujours aussi mal et que si elle prétend allonger la vie (comme le revendique Le Chacal), elle rend cette existence insupportable.

Depuis quelques secondes déjà, Berth était dérangé par un bruit mécanique répétitif. En ouvrant les yeux, il aperçu Le Chacal aux commandes de l’avion.

— J’ai dormi longtemps, demanda t-il ?

— T’as vu, je pilote l’avion, dit fièrement le nouveau pilote. Tu as dormi une heure, à peu près.

— On devrait arriver alors ?

— On a un problème avec un des trains d’atterrissage, celui qui a été touché à Sanaa. Je lui ai demandé si c’était important et il m’a répondu : « Bah, non, si tous d’accord pour mourir ». En ton absence, j’ai pris l’initiative de lui demander de réparer. Il y a Bachir avec lui.

— Je vais voir.

— Prends un des blousons, ça caille en bas.

Berth se redressa, fit fonctionner son épaule : non, la douleur n’avait pas disparu comme par magie et le simple  fait de mettre un blouson, lui montrait l’étendu moindre de ses possibilités actuelles. En traversant la première partie de l’avion, là où se trouvent les quelques sièges « techniques », il vit Natacha endormie, recroquevillée sous une couverture. Youssef était réveillé, lui, il ne disait rien, ficelé comme un gigot de la pentecôte. Son regard haineux en disait long sur ses envies de meurtre vis-à-vis de cet homme qui l’avait roulé.

— Dire que je vous ai aidé à piquer cet avion.

— T’as décapité un gosse, Youssef, t’es un malade.

— Ouais, venant d’un mec comme toi, c’est tout de suite plus crédible. On avait un accord, putain !

— Et bien, il était abscons et il est aujourd’hui plus limpide.

— Tu es un…

— Je te laisse, je sens que tu vas devenir vulgaire.

Berth passa ensuite dans la cale arrière du cargo. C’est de là et uniquement de là que vous pouvez en mesurer la contenance. Il y avait là un camion 4x4 avec remorque, tout équipé pour pouvoir traverser le désert. Une dizaine de palettes cerclées et des caisses éparses, mais fixées elles aussi. Voilà. Un avion plus petit aurait suffit mais on ne vole pas toujours ce qu’on veut ou ce dont on a besoin.

Un escalier menait à un autre étage plus bas. Il y faisait froid surtout à cause de la trappe ouverte sur le sol africain. Il y avait un boucan d’enfer. Berth alla rejoindre les deux autres. L’Ukrainien en était à un moment de délicat de son intervention. Il pestait contre cette dernière roue qui ne venait pas. Puis, une pièce lâcha et la roue tomba dans le vide.

— Oups, dit Blue Star ! J’espère pas chameau dessous.

Bachir s’aperçu de la présence de Berth.

— Regarde, c’est le moment que je préfère, avoua t-il en hurlant pour se faire entendre. Il avait le regard d’un gamin devant une vitrine de jouets.

Le mécanicien appuya sur deux ou trois manettes et une roue, une neuve, énorme sortit d’on ne sait où et glissa jusqu’à l’endroit ou elle devait être installée. Elle s’enclencha toute seule.

— Magique, cria Blue Star. Maintenant, tous vivre.

Le sol africain disparu petit à petit car les volets des trains se fermèrent. Le bruit devint supportable.

Les trois hommes remontèrent d’un étage.

— Chacal a transmit les codes pour que l’on puisse atterrir sur la base française et faire le plein. J’espère que Woodford aura tenue parole et ce malgré notre lien plus que douteux avec Youssef. D’ailleurs, qu’est-ce que tu comptes faire de lui ?

— On verra.

— Tu vois, on l’aurait attaché à une des roues endommagées et bye bye.

— J’ai mieux. Peut-être pas pour lui mais pour nous.

Blue Star demanda :

— Après poser avion, manger aussi possible, oui ?

Bachir, avec son pouce, fit signe à son nouvel ami que oui.

Berth resta un instant encore avec la cargaison. Lui seul en connaissait la contenance, la destination finale et les arguments qui lui avait fait accepter la mission. Et heureusement car personne d’autre que lui ne peut en comprendre le sens et l’importance.

Une voix forte crachat des hauts parleurs.

— Mesdames et Messieurs, nous sommes en vue de Djibouti, veuillez rejoindre vos places et attacher vos ceintures. Putain, j’adore ce boulot, ça manque un peu d’hôtesses, mais (…).

 

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S
<br /> "y a-t-il un pilote dans l'avion ?" Oui ........<br /> <br /> <br />
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L
<br /> <br /> Oui, et un sacré pilote.<br /> <br /> <br /> <br />