Khôlkata
Calcutta n’est pas un puits de désespoir sans fond. Souvent décriée, romancée, célébrée pour sa misère plus voyante, paraît-il. La misère que l’on montre du doigt est bien évidemment plus criarde que celle que nous croisons tous les jours et que nous ne voyons plus. Calcutta reste une ville culturellement fascinante, riche par son histoire et une métropole de plus de 4 millions d’habitants à l’heure où Berth en arpente les rues. Comme toutes les grandes villes, Calcutta est remuante, envahie par tous les véhicules possibles, allant de la charrette à bœuf, aux rickshaw hâla. Les hommes chevaux. Les crèves misère qui parcours les rues à la recherche du client qui les fera crever un peu plus vite. Ils tirent leur charrette à bras en faisant sonné leur clochette qui avertie autrui de leur présence, attendu que cela puisse intéresser quelqu’un.
La ville est polluée par les hydrocarbures certes, mais aussi à cause des poussières en suspend qui viennent des plateaux environnants de la ville. Il y a un smog en permanence qui brule les poumons, les cancérisent même car cette ville est une étuve bouillonnante. Vous sentez le point du soleil qui vous écrase, traverse vos chemisettes, grille la moindre parcelle de peau que vous avez par négligence laissée accessible aux supers ultraviolets.
Berth supporte les très hautes températures autant que les très basses. Il avance sans trop de mal dans les rues du vieux Calcutta. Sans trop de mal car il ignore les centaines de rickshaw hâla qui lui ont supplié de monter dans leur embarcation. Berth ne répond pas. Ceux qui lui barrent la route, il les contourne sans s’énerver, jusqu’à ce qu’on le laisse passer pour aller sur le territoire d’autres qui auront les mêmes revendications.
L’adresse que lui a donné Aziz se trouve à A Sonagachi, le quartier rouge de la capitale du Bengale occidental. Ici, ce n’est pas le folklore d’Amsterdam. Les filles y sont constamment tabassées. Par les macs, bien sûr, qui stimulent leur bétail à coup de poing. Qui élargissent leur sourire avec une lame de rasoir, lorsqu’ils jugent qu’elles ont une trop grande gueule. Il y a les flics aussi qui font des descentes régulières, pour tâter de la fesse gratos, toucher quelques billets ou pour le plaisir de tabasser. Puis les derniers qui les maltraitent sont les clients. A peine le coup parti, qu’ils se culpabilisent d’avoir succombé, surtout d’y avoir laissé une partie de leur misérable salaire. Ils jugent que c’est trop cher et qu’ils veulent être remboursé.
Les travailleuses du sexe sont très solidaires entre elles. Le client roublard, qui se laisse aller sur une des filles, risque gros, voire d’y laisser la vie. C’est déjà arrivé.
Sonagachi est une véritable jungle, qui mériterait un livre. Pas sûr que Walt Disney en fasse un dessin animé de celui-ci.
Berth ne passe pas inaperçu. De par sa stature, certes, mais surtout parce que ce n’est pas un quartier pour les étrangers qui cherchent du sexe. Les filles le regardent passer, sans chercher à l’aborder car elles sentent bien, que tout compte fait, il n’est pas là pour la bagatelle. Le blanc s’arrête devant un immeuble. C’est un hôtel de passe à l’indienne. Ça entre et ça sort, sans arrêt. Berth interpelle une des filles qui en ressort, en l’attrapant par le bras.
— C’est ici qu’habite Vikram ?
— Je ne connais aucun Vikram, dit la fille.
Berth sort un billet de 100 roupies et lui met dans la main.
— Il y a quelqu’un qui a bien ce nom là ici. Mais, rien n’est bien sûr.
Elle empocha le billet.
A l’intérieur : des stands. Des dizaines de stands s’éparés par de simples tentures, derrière lesquelles s’échappes quelques râles masculins. Ses stands bordent une allée qui mène vers un comptoir d’accueil où siège un malabar le torse nu en sueur. Un cliché, direz vous ? Berth le perçoit surtout comme une caricature. La boule de graisse vient vers lui en le menaçant du doigt et des paroles inamicales.
— Sors d’ici toi. Fous le camp. Va bouffer ta merde et celle de ta pute de mère.
Ou quelque chose dans le genre. Berth ne maîtrise pas bien le Hindi ordurier.
Le gros, trop sûr de lui vint trop près et reçu un coup rapide, violent et frontal. Un truc appris par le Français, dans un ou deux monastères en Mongolie. Le type de l’accueil repartit en arrière dans une chorégraphie monotone qui consiste à ventiler la pièce avec des bras. Puis, voulant se retenir à quelques choses, il s’agrippe aux tentures qu’il trouve sur son passage. Cela permis d’apercevoir quelques culs mâles en activité.
Berth senti un bout de métal froid au niveau de sa nuque, accompagné de ces paroles.
— Monsieur, je ne vous attendais pas de si tôt.
— Je passais dans le quartier. Je me suis dit : autant y aller tout de suite. Les corvées, plus vous tardez, plus elles deviennent impossibles à éliminer de votre liste.
— Retournez-vous et ne faites pas le malin.
Berth pu voir qui le mettait en joue. L’homme était tout le contraire du type de l’accueil (qui commençait à reprendre ses esprits).
— Je sais qui vous êtes, on m’a parlé de vous. On m’a surtout averti que vous étiez très violent.
— C’est un peu exagéré. Quand on prend le temps de me connaître, on se rend très vite compte que je peux être jovial et très amical.
— Aziz m’a dit aussi que vous étiez un beau parleur et que vous savez endormir les gens avec votre éloquence diabolique.
— Bien, vous semblez être une personne très avertie. Contrairement à Aziz, vous, vous êtes seul. Ce que ne vous a pas dit pas votre copain, par pudeur peut-être, c’est que malgré leur nombre, j’ai eu le dessus.
— Oh mais, même seul, je peux avoir le dessus.
— Non. Sans vous offenser, vraiment vous ne pouvez pas avoir le dessus. Déjà, vous tremblez beaucoup trop pour quelqu’un qui veut faire genre : sûr de lui. Puis, vous avez oublié de charger votre arme.
— Hein ?! Dit-il en regardant son arme de plus près.
Berth n’eut aucun mal à la lui prendre des mains.
— Bon, continua Berth, maintenant on ne joue plus à : « Je connais les réponses mais je ne vous le dirait pas ». Parce que, pour le coup, ça ne me donne pas envie de commencer une relation amicale avec vous.
Il fit signe à son hôte de s’asseoir.
— Je dois retrouver une fille que vous avez sans doute envoyé tapiner du côté des chantiers de démolition de bateaux.
— Il y a des centaines de filles par là-bas, vous ne la retrouverez pas.
— Votre avis ne m’intéresse pas. Dites-moi où vous envoyez les filles qui vont travailler dans ces coin là.
— Mais j’en sais rien. C’est le syndicat des dockers qui fait son choix des filles. Moi je leur ai revendu un lot de fille. Les moches et les enceintes, ça rapporte rien.
— Qui avez vous comme interlocuteur privilégié au syndicat ?
L’homme hésita.
— Ne faites pas le héros. Une balle dans le pied est si vite arrivé.
— D’accord, d’accord. Le type se fait appeler : « Le professeur ». Je n’en sais pas plus. C’est un malade ce type, je crois que vous allez bien vous entendre.