La caution
Ary et Berth discutent dans un petit restaurant local. C’est la nuit et il fait encore trop chaud. Un petit ventilateur alimenté par une batterie de voiture, brasse un air chaud tout en mélangeant les odeurs de cuisine aux inévitables bâtons d’encens qui brûlent un peu partout. Un poste nasillard diffuse une chanson interprétée par une star locale. Sur les murs bleus, dont la couleur est censé éloigner les mouches et les moustiques, quelques cadres de divinités à tête de singe, d’éléphant, avec milles bras vindicatifs. Puis des pubs pour les boissons Limca, du faux coca et du lait en poudre maternel. Ary fumait une Bidis.
— Je récupère la voiture demain, dit-il.
— Ça pue le truc que tu fumes.
— Et en plus c’est dégueulasse.
— Alors pourquoi tu le fumes ?
— Tu ne peux pas comprendre, c’est culturel. Les gens viennent du monde entier pour nous voir fumer cette merde.
— Et tu penses que le monde entier va venir dans ce restaurant local.
— On ne sait jamais.
Il ralluma son affreuse cigarette qui s’éteint tout le temps.
— Mais toi, Berth, tu pourrais aller bouffer ailleurs que dans ces endroits où la bouffe est limite empoissonnée. Tu cherches à t’immuniser petit à petit ?
— Non, je trouve que c’est bon.
— Bon !? Putain, cet abruti de cuistot met tellement de piments que mes dents ont faillit tomber.
— C’est un peu fort, c’est vrai.
L’autre secoua la tête.
— Berth, on se connaît depuis au moins deux ans, non ? On est comme qui dirait des potes à défaut d’être des amis… ?
— …
— … ?
— Quoi ? Je suis censé confirmer ce que tu dis ?
— Laisse tomber. Je suis simplement curieux de savoir ce que tu recherches ici ? Delhi, c’est pourri, je sais de quoi je parle, j’y suis né. T’es un mec intelligent. On te parle une fois dans une langue, le lendemain tu la parles mieux que nous.
— C’est un peu exagéré.
— Tu gagnes plein de fric et tu en as jamais…
— J’ai les poches percées.
— Tu aurais milles occasions de foutre le camp d’ici…
— Je n’ai pas de passeport… bon, tu veux en venir où ?
— Nulle part. C’est juste pour parler. Nous, les indiens, on parle pour ne rien dire. On fait la conversation… Putain, Berth, quand on mange avec toi on se fait chier, t’as jamais rien à raconter.
— Toi, tu as toujours quelque chose à dire et on se fait tout autant chier. Je ne suis pas sûr que ce soit uniquement à cause de moi.
— Tu veux dire que nos karmas n’entrent pas en symbiose ?
— Ça doit être ça.
Entre alors, un des serveurs du palace qui se trouve à côté.
— Monsieur Berth, y a la dame Anglaise qui pleure et qui est toute retournée et qui vous demande illico.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Elle pleure et elle est toute retour…
— C’est bon, c’est bon, on arrive.
Dans le grand hall de l’hôtel, Margareth attend un mouchoir à la main, assise sur une chaise basse, les genoux serrés et toute tremblante. En voyant Berth elle se leva d’un bond.
— Mon dieu, Monsieur Berth, Patrick a été arrêté. Il est accusé de… d’incitation à la prostitution, de harcèlement sexuel et de…
—… Pédophilie.
— Oui, comment le savez-vous ?
— Peu importe, je vais arranger ça.
— Vous êtes sûr ? Cette histoire a l’air compliqué…
— Je m’en occupe, je vous dis. Je vais avoir besoin de 500 dollars de caution.
— Vous pensez que cela suffira ?
— Je l’espère, sinon… Mais ce n’est pas vos histoires.
Ary, qui avait tout entendu fit les gros yeux à Berth et lui parla en Hindi.
— Berth, c’est pas tes affaires. De plus, il a passeport diplomatique, il ne craint rien.
— Au contraire. Tu sais très bien qui sont ces gens, ils n’aiment pas les coups pour rien.
Margareth venait de s’absenter. Sans doute était elle allée chercher les 500 dollars.
— C’est dommage, continua Ary, si on avait été ami, je serai venu avec toi. Puis, on n’est pas payé le même prix.
— Je ne te demande rien.
— C’est ce que je me suis dit.
Margareth déboula avec les 5 billets de 100 dollars.
— Je… je regrette tellement de vous avoir mésestimé, disons mal jugé.
— C’est votre problème et ça n’a jamais été le mien.
— Vous ne m’aimez pas et je vous comprends.
— Vous êtes une emmerdeuse, ça ne fait pas de vous un monstre.
— Vous croyez que je devrai… me modérer.
— Madame, ce que vous êtes n’a sans doute jamais empêché personne de vivre. Du moins, je ne le crois pas. Maintenant si vous pensez que c’est surtout à vous que cela nuit, alors c’est à vous de voir ce que vous préférez : garder vos principes ou changer de vie ? Et surtout, évitez de me demander conseil. Oui, surtout.
Berth empocha l’argent, sortit de l’hôtel et hala un rickshaw motorisé.