La pause avant…
Anuqiak et Berth avaient abandonné leurs traineaux et regardaient le plus loin possible au delà de l’étendue blanche et plane qui se présentait devant eux.
— Qu’en penses-tu fils, demanda le chef Inuit ?
— Je ne sais pas père. Le vent vient du nord et il souffle fort. Nous avons deux bébés avec nous et je crois que tout le monde est fatigué.
Anuqiak regarda derrière lui. Le groupe s’était arrêté et attendait la décision.
— Alors reposons-nous. Demain il faudra passer. Nous sommes déjà en retard et la glace risque de céder. Il faudra être prudent.
Berth ramassa quelque chose de dur comme la pierre.
— Nanuk est dans le coin. Il a fait ses besoins ici et là-bas. Les crottes n’ont pas encore été recouvertes de neige.
Le chef désigna un endroit.
— Il y a un abris pour poser le camp. Les femmes et les enfants iront dans la roche. Nous utiliserons un peu de l’huile de baleine pour éclairer l’endroit et monter la garde. Nanuk va roder autour du camp. S’il a mangé, il ne nous cherchera pas. Si c’est une femelle avec des petits, elle n’approchera pas. Cela fait beaucoup de « si ».
Un soleil blanc, qui n’était que l’ombre de lui même, apparaissait par moment. Des rafales de glace passaient au dessus de la mer gelée, accéléraient et on pouvait les entendre claquer au loin.
« Demain, se dit Berth, si le vent ne tourne pas, nous serons en plein milieu de cet enfer ».
Berth s’occupa des chiens. Ils étaient fatigués et inquiets car eux aussi avaient senti l’ours. Leur maître les rassura en leur parlant doucement, en les caressant, les félicitant pour leur engagement de la journée. Il leur sortit à manger, du poisson séché. Ils n’avaient pas très faim, mais il fallait qu’ils mangent car le voyage de demain leur demandera plus d’efforts qu’aujourd’hui. Il n’en avait qu’un seul à convaincre : le chef de ce petit groupe ; les autres suivraient. Et se fut le cas. Berth put alors rendre visite au reste du groupe. Il retrouva les femmes installées dans le renfoncement de la roche, ce qui leurs donnait un abri naturel très appréciable et apprécié. Il aperçu « celle qui n’a pas de nom », elle donnait le sein à la petite Yepa, qui veut dire : « princesse de l’hiver ». On ne lui voyait que la tête, le reste était enveloppé dans de la peau de bête. Ses deux grosses joues que le froid avait rougies, malgré la graisse de phoque, tétaient goulument le sein de la jeune fille. Yepa fermait les yeux.
— Comment va ma sœur, demanda Berth avec les gestes appropriés ?
La nourrice lui répondit d’un signe de tête que tout allait pour le mieux. Ses deux mains étant prises pour tenir et nourrir le bébé.
— Lorsque nous aurons passé la mer, se sera mieux de l’autre côté. Notre vie sera moins difficile. Il faut que nous fournissions un dernier effort.
Elle lui sourit avec un peu de fatigue. Elle avait confiance et elle se devait d’avoir le moral. Elle était la fille du chef sur qui les regards se posaient pour se rassurer. Yepa s’était endormie. Du lait coulait le long de sa bouche et de sa bouche, un souffle chaud laissait s’échapper une respiration régulière.
Berth remit sa capuche et sortit. Il retrouva Anuqiak et Nüuk montant la garde devant un feu d’huile dont les flammes tournaient au rythme du vent fou.
— Père, Nüuk peut aller retrouver sa femme et la petite Yepa, je prends la garde à sa place.
— Bien, alors va.
Nüuk salua les sentinelles.
Les deux s’installèrent sur la neige. L’épaisseur de leurs vêtements les protégeait du froid.
— Vous êtes inquiet ?
— Oui, fils. Pas pour moi. Nous ne sommes jamais inquiets pour nous même. Nous avons deux bébés et « petit oiseau » est malade.
— Yhochiok a encore mangé de la glace ?
— Oui. C’est difficile de le surveiller. Les journées sont longues et nous devons lutter, contre le vent, la fatigue, la faim. Nous n’avons plus grand-chose. Une fois de l’autre côté, nous devrons trouver de la nourriture, coûte que coûte.
L’obscurité s’installait.
— Peut-être que Nanuk sentira que l’on a plus faim que lui et ainsi il hésitera à venir vers nous.
Cela fit rire le chef.
— Je n’en ai jamais mangé, mais je suis prêt à goûter sa chair.
On entendait des chiots, nés de quelques semaines, jouer à se chamailler. Ils étaient pleins d’énergie car ils avaient suivit leurs ainée, attachés dans les luges, qui étaient elles mêmes fixées aux traineaux.
— Père, je ne vous ai pas demandé, mais pourquoi quittons le Groenland ?
— Les esprits, mon fils. Les esprits nous appellent là-bas.
— Vous y êtes déjà allé ?
— Avec mon grand-père, lorsque j’étais enfant. Les blancs l’appellent le Canada. Il y a des « êtres humains » aussi là-bas. Mais, l’on m’a dit que les blancs sont remontés très hauts sur le territoire de l’ombre et là où le blanc s’installe ce n’est jamais bon pour « ceux qui sont humains ».
Berth acquiesça en silence.
— Ce territoire est grand. Je l’ai déjà vu sur des cartes lorsque j’allais à l’école.
— Tu ne parles pas beaucoup de cette époque.
— Sans doute parce que je veux l’oublier.
— Y arrive-t-il seulement ? Et ce monde, dont tu ne parles jamais est-il si peu enviable que ça ?
Le jeune homme haussa les épaules.
— Celui de « ceux qui sont humains » est préférable.
Anuqiak réfléchit à cette idée. Puis comme s’il se rappelait de quelque chose.
— Wakiza est encore venu me voir. Nokomis te veut toujours pour époux. Tu sais que moi j’ai donné mon autorisation.
— Nokomis est… charmante, mais tu sais aussi ce que j’en pense.
— Tu dois toi même aller lui donner ta réponse. Mais encore une fois, c’est une belle femme.
— Pour le blanc, que je suis et selon mes critères à moi… enfin, tu sais comme moi que si c’était elle qui montait la garde, Nanuk n’attaquerait jamais.
— Tiens, tout à coup tu te rappelles de ta vie d’avant.
Les deux hommes rirent encore de leurs moqueries.
— Son désir pour toi ferait fondre la glace.
— Alors il est préférable qu’elle ne me désire pas trop demain ; cela risquerait d’être fatal pour tout le monde.
Nanuk entendait les rires. Ces deux petits dormaient profondément contre sa poitrine car la chasse avait été bonne aujourd’hui.